8 Février 2006 : Puerto Ordaz : Rencontres avec les missionnaires Nuevas Tribus
Et après quoi? Les NUEVAS TRIBUS au VENEZUELA
En même temps que les conquistadors, arrivèrent les missionnaires aux Amériques, et ce que les autochtones n’auraient jamais fait ou uniquement peut être sous pression, ces deux étrangers le firent au nom de Dieu. Des missions s’installèrent un peu partout, et en même temps donc que l’évangélisation souhaitée, ils instaurèrent milles habitudes et pratiques encore inconnues aux yeux des autochtones : l’écriture, et donc, l’école ( les Incas, Aztèques et Mayas les connaissaient mais pas la plupart des autochtones de coins plus reculés).
Il est de nos jours très difficile de comprendre des civilisations sans écriture, mais même celles -ci , lorsqu’elles existent encore, sont en train d’intégrer un système de communication écrit.
Les Yanomami ( situés au sud est du Venezuela et au nord ouest du Bresil) ne comprenaient pas comment des symboles étranges dessinés sur du papier pouvaient se transformer en sons, insaisissable pour eux. « Or, de nos jours, ils écrivent leur langue, cela ne leur paraît pas bizarre », c’est ce que nous commenta Doris de Matheus, qui a travaillé pendant 10 ans avec eux à Parima.
On parle d’éducation Interculturel Bilingue dans les territoires autochtones du Venezuela. Selon les termes, cela correspond à employer de façon harmonieuse à l’école deux langues et cultures différentes qui sont en contact (en l’occurrence celle des autochtones et celle des Blancs) ou alors cela correpond à une situation où, face à la culture et à la langue enseignée, on tente de récupérer sa langue et sa culture oubliées ou perdues.
Mais cette formule n’est pas magique et ne s’applique pas de la même façon pour tous les autochtones. Les autochtones avec qui travaillent Doris, Elvia Ulacio ( qui travaille avec les Macos des Maruas au bord du Ventuari, à une heure de Puerto Ayacucho, dans le nord de l’état d’Amazonas, au sud du Venezuela) et Josefina Gimenez ( qui a aussi travaillé avec les Yanomamis) sont en effet tout à fait savants de leur langue et de leur culture, il ne s’agit pas pour eux de réapprendre cela. Ils vivent en depuis toujours sur leurs terres, font toujours les mêmes travaux, et chantent et dansent comme toujours..Leur culture n’a rien à voir avec du folklore, ils la vivent au quotidien. De fait, à quoi leur servirait l’apprentissage des paniers ? A rien, ils savent les faire. L’apprentissage des chants et danses ? A rien, ils chantent et dansent au quotidien.
Néanmoins, la pratique quotidienne de leur langue ne doit pas justifier son absence au sein de l’école, bien au contraire, et l’école se doit d’être bilingue.
Doris donnait des cours en yanomami à des personnes qui seraient à leur tour professeur dans leur communauté, car ceux ci sont bien plus capables qu’elle en matière de pédagogie et de planning horaire adaptés. Elvia quant à elle donnait des cours aux enfants et adolescents durant lesquels elle utilisait alternativement les deux langues, le yanomami et l’espagnol.
Avant de se rendre dans les communautés, ces deux femmes ont bien sûr du apprendre les langues autochtones des groupes concernés. « En outre, il est essentiel de connaître leurs us et coutumes ainsi que leur cosmovision » , affirme Doris.
Doris, Elvia et Josefina ont passé de bonnes années de leur vie parmi les autochtones, et ce dans le but d’améliorer leur conditions de vie. Mais à partir de maintenant elles doivent cesser ce travail. Du moins ce travail sur le terrain. Pourquoi cesser le travail ? car ces femmes font partie du groupe de missionnaires évangélistes des Nuevas Tribus. Il faut en effet rappeler que Chávez a exigé la cessation d’activités des Nuevas Tribus sur le territoire vénézuélien et le retour des missionnaires étrangers dans leur pays respectif. Bien sûr les missionnaires vénézueliennes peuvent rester au Venezuela mais les nords américains sont priés quant à eux de quitter le pays au plus tôt (le 14 février est la date butoir des 3 mois de préavis).
Il est clair que l’objectif principal des Nuevas Tribus est l’évangélisation (c’est une mission) et depuis toujours comme depuis cinquante ans, les catholiques comme les évangélistes, poursuivant ce but, cherchent à mieux connaître le monde des autochtones afin de l’appréhénder et le pénétrer plus facilement : tout d’abord par la langue, puis par la culture et les us et coutumes :
[...]. [1]
Le cas des Nuevas Tribu va plus loin tout de même d’après Chavez ; en effet, depuis quelques années, des églises provenant des Etats-Unis commencent à pulluler dans le paysage latino américain, et tout ce qui provient des Etats-Unis fait profondément tiquer le colonel. En outre, les propos tenus l’été dernier par Pat Robertson, prêtre évangélique, n’arrangent rien : il a en effet affirmé sans aucune diplomatie sur sa chaîne télévisuelle qu’il fallait retirer le pouvoir des mains de Chavez, et s’il le fallait, carrément même tuer Chavez afin qu’il n’exerce plus. Un prêtre de l’église évangélique ! Le fameux prêtre Jessie Jackson, voulant arranger les chose, s’en est allé présenter personnellement des excuses publiques, mais si les relations entre les Etats-Unis et le Venezuela n’étaient pas chaudes alors, elles sont carrément froides maintenant.
Il semblerait aussi que les Nuevas Tribus au Venezuela aient eu quelques affinités avec la CIA, c’est d’ailleurs ce présupposé lien qui est invoqué par Chavez comme raison de l’expulsion de cette église hors de son territoire. Mais qui a demandé l’avis des autochtones sur cette affaire ? N’est ce pas sur leur territoire que ces gens opéraient ?
Il est vrai que l’objectif ultime des missions devrait et doit disparaître ( l’évangélisation), mais qui va assumer le gros travail éducatif mené par ces derniers? Le gouvernement ? Il ne faudrait pas que celui-ci applique littéralement le programme d’alphabétisation mené sur le territoire non autochtone, c'est-à-dire envoyer une cassette vidéo où une Cubaine explique, en espagnol bien sûr, comment apprendre à écrire.
Est-ce que ces Nuevas Tribus avaient un lien avec la CIA? Je ne sais pas. Si cela est vrai, la décision de Chavez est elle légitime ? Du moins elle paraît logique. Ce qui est indéniable en tout cas, et mettant à part l’évangélisation, c’est l’ énorme travail mené par ces trois femmes sur place.
Quand est ce que le gouvernement va assumer ces responsabilités en Amazonie ? J’espère tout du moins qu’il n’attendra pas à nouveau 7 ans.
Nerea Leturia Nabaroa traduit par Audrey Hoc.
Education et évangélisation : paradoxe ? reflexions sur une pédagogie intéressée
Ecriture et sociétés orales
Cela a été une expérience intéressante de pouvoir rencontrer ces femmes « profs » missionnaires. On a beaucoup appris.
L’expérience de ces femmes est énorme : les plus anciennes travaillent dans ces communautés depuis plus de 13ans, sous des conditions pénibles ( chaleur humide, moustiques, risques de malaria..).
Nous leur avons demandé quelle avait été la réaction des autochtones face à leur arrivée et face à l’écriture, la réponse a été unanime : s’imposer en tant que femme, se faire respecter n’ a pas été évident (voir débarquer une femme seule n’est pas dans leurs habitudes).
Face à l’écriture, la curiosité l’a emporté, quel curieux savoir que celui la ! Qui plus est magique ! Doris nous a conté cette petite anecdote :
Un couple de missionnaires vit au sein d’une communauté : le monsieur est au travail, un peu plus loin dans la forêt alors que la dame est chez elle, au village. La dame vient de terminer de préparer le déjeuner et désire prévenir son mari. Un jeune Yanomami se trouve près de la maison. La dame hèle le garçon et rédige un petit mot :
« stp, peux tu apporter ce message à Jorge ?
- Oui. Et que se passera t-il alors ? , s’interroge le jeune Yanomami, en scrutant le message codé.
- Il rentrera pour déjeuner puisque je lui dis que tout est prêt.
- Tu en es sûre ?
- Oui, certaine. »
Le jeune amène donc le message au mari se trouvant à plus de deux kilomètres ; il est extrêmement curieux quant à la réaction du mari. Le mari lit le message.
« Que vas-tu faire maintenant ?, lui demande le jeune Yanomami
- Je rentre à la maison pour manger. Ma femme m’appelle. »
Le jeune Yanomami reste éberlué devant le pouvoir magique des inscriptions inconnues.
Cette anecdote révèle bien l’inconnu que représente l’écriture dans des sociétés essentiellement orales. Tantôt son sens magique épate, tantôt les autochtones ne voient pas l’intérêt qu’ont tous ces Blancs à noter, noter, noter, noter… Pourquoi écrire alors qu’on peut parler ? Pour eux l’écriture reste au stade de la « trace message » et ne peut donc pas remplacer le rôle de la « parole message » ( J. Landaburu, Repenser l’école).
La guerre des religions
Le travail éducatif de ces femmes missionnaires ne s’inscrit pas dans les programmes étatiques de l’éducation Interculturel Bilingue. Ce peut être le cas pour certaines écoles dirigées par des missionnaires, par exemple pour celle d’une mission catholique pour Yanomamis situé à Esmeraldas, en plein milieu de l’état d’Amazonas. Cela peut s’expliquer par le lien étroit entre catholicisme et Venezuela. Les Macos eux aussi ont une école publique, distincte du lieu où professe Elvia.
D’après Elvia et Doris, ces deux structures sont loin d’être respectueuses des cultures des autochtones, l’apprentissage n’y semble pas très convaincant. Dommage que l’on ne puisse pas y aller ! De toute façon, à cette période et avec cette affaire, cela semble encore plus difficile de s’y rendre surtout lorsqu’on est blanches !
Doris aura soulevé un autre problème à propos de l’école de la mission catholique : l’éloignement. En effet, beaucoup de Yanomamis vivant dans la profonde forêt n’enverront jamais leurs enfants si loin, à Esmeraldas, trop de risques d’enlèvement inter-tribus. Impensable pour eux. De fait, il faut absolument que l’école vienne à eux. Et c’est ce que font ces femmes des Nuevas Tribus.
Education bilingue adaptée
En ce qui conerne l’éducation proprement dite, Doris a soulevé un problème crucial : comment appliquer l’éducation Interculturel bilingue ? Comme Nerea l’a évoqué, les Yanomamis refusent le fait qu’on veuille leur apprendre leur culture. C’est normal, ils la vivent au quotidien, ils n’ont pas besoin de l’apprendre ! Eux, ce qu’ils demandent, c’est apprendre la langue des « autres » afin de pouvoir les comprendre pour mieux s’en défendre notamment. Attention , nous parlons la du cas des Yanomamis, de sociétés donc relativement isolées et sauvegardées du monde extérieur. La chose est différente dans des sociétés en contact permanent avec le monde occidental où les enfants ont bien souvent plus ou moins perdu la culture et la langue de leurs ancêtres ( voir pré réflexion).
Il faudrait donc sans doute appliquer l’Education interculturel Bilingue selon des modèles différents correspondant à des situations différentes et répondant aux attentes des autochtones. Par exemple :
1) Situation d’autochtones isolés, peu en contact avec la civilisation occidentale ( Yanomamis)
- apprentissage de la lecture et de l’écriture dans la langue autochtone.
- Apprentissage de la lecture et de l’écriture en espagnol
- Apprentissage d’autres matières en langue autochtone/ langue espagnol.
2) Situation d’autochtones en contact moyen avec la civilisation occidentale
A peu près le même procédé en introduisant des cours de culture et cosmogonie autochtones. Plus de matières données en langues autochtones peuvent être envisagés dans la mesure où la langue officielle du pays est présente quotidiennement ( TV, radio, villes..).
3) Situation d’autochtones en contact régulier, voir permanent avec la civilisation occidentale
- apprentissage de la lecture et de l’écriture de la langue autochtone : processus de récupération ? ou d’abord en espagnol ? varie selon le type de méthode choisie..
- Apprentissage de l’autre langue.
- Apprentissage d’autres matières en langue autochtone ou espagnol, selon la méthode choisie.
- Cours de culture et de cosmogonie autochtones. In vivo sur le terrain, pratiques traditionnelles.
Missions : que du religieux ?
Au-delà du scandale des Nuevas Tribus, nous nous sommes posées la question du
pourquoi de leur présence dans ces communautés isolées ( en dehors des thèses CIA).
Evidemment qu’il s’agit pour eux d’évangéliser, mais au-delà des résultats du nombre de fidèles convertis ( la conversion n’est pas obligatoire selon les dires de Doris, si ils sont OK tant mieux, sinon tanpis..), pourquoi être là bas ? Cela peut être une façon de se marquer présent sur un territoire : « cela m’appartient » ; cela pourrait s’apparenter à une sorte de pose de drapeau, en l’occurrence états-unien, dans ces territoires : « Je suis là, c’est à moi », et on comprend alors la réaction radicale de Chavez à cet égard. De cette présence bien sûr en découleraient des droits sur les ressources que possèdent ces zones ( Et Dieu sait qu’elles en sont riches !). Tiens tiens.. et de là peuvent en découler des actions peu chrétiennes afin de posséder ces ressources.. Je suis évidemment dans la fiction mais cela me fait penser au livre d’Isabel Allende, La Cité des Dieux sauvages, dans lequel est décrit l’éradication calculée d’un nombre d’autochtones, provoquée par une campagne de vaccination soi disant salutaire…Tout cela afin de posséder leurs terres et richesses. Bien sûr, c’est l’exemple d’une intervention de santé, mais pourquoi cela n’arriverait-il pas sous le prétexte MISSION ?
Néanmoins, comme Nerea, je voudrais souligner le grand travail effectué par ces femmes en matière d’alphabétisation ; elles n’avaient pas de matériel, et ce sont elles qui ont tout construit partant de la base de la langue autochtone qu’elles ont appris en arrivant dans la zone ( nous avons récupéré des exemplaires de leurs méthodes en yanomami et en warao). Sur les deux phases de leur travail au sein des Nuevas Tribus ( 1 : Alphabétisation 2 : Evangelisation, Bible), je trouve la phase 1 intéressante. , sacré boulot !
Merci à Doris, Elvia et Josefina pour leur collaboration.
Audrey Hoc


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